Chute de la livre sterling: le Royaume-Uni plus attractif

Au delà des questionnements et du choc psychologique liés à la future sortie de l’Union, la chute de la livre sterling est la vraie conséquence immédiate du Brexit. À court terme, cette baisse semble profiter au Royaume-Uni, dont les oeuvres d'art semblent bien plus attractives aux yeux des acheteurs étrangers.

Les ventes d'art contemporain de Phillips, Christie's et Sotheby's, qui avaient lieu à Londres quelques jours seulement après les résultats du référendum, ont confirmé cette tendance.

La maison Phillips a été la première à se jeter dans l'inconnu avec leur vente du soir qui a comptabilisé un résultat satisfaisant de 15 672 360 dollars pour 31 lots, emmenée entre autre par une oeuvre d'Anselm Kiefer, For Velimir Khlebnikov; The doctrine of War; Battles, (2004-2010), qui s'est vendue pour 3,28 million de dollars.

Anselm Kiefer's "Für Velimir Khlebnikov: Die Lehre vom Krieg: Seeschlachten" (2004-2010) Courtesy: Phillips / Phillips.com Anselm Kiefer's "Für Velimir Khlebnikov: Die Lehre vom Krieg: Seeschlachten" (2004-2010)
Courtesy: Phillips / Phillips.com

Malgré dix lots invendus et un résultat légèrement en baisse par rapport à leur vente de juin 2015, Phillips s'en tire plutôt bien dans l'ambiance incertaine du Brexit. "Cela a sans nul doute aidé la vente" a commenté le PDG de Phillips Edward Dolman. "La conversion de la livre en dollar se fait le jour de la vente, et les acheteurs américains et asiatiques ont gagné entre 10 et 15% sur leurs achats. Ce soir, la chute de la livre sterling a encouragé les acheteurs étrangers."  

Mêmes sons de cloche chez Sotheby's et Christie's, qui ont tous deux enregistré d'excellents résultats lors de leurs ventes d'art contemporain.

Christie's, dont la vacation du soir avait lieu le 29 juin, a atteint le beau résultat de 52 820 610 dollars. Les deux toiles de Jean-Michel Basquiat, stars de la vente et consignés par l'acteur Johnny Depp, n'ont pas manqué au rendez-vous, partant respectivement pour 4 745 258 dollars pour Self-portrait et 6 838 538 dollars pour Pork.

Quant à Sotheby's, leur belle vente du soir totalisant 69 millions de dollars a nettement adouci les préoccupations au sujet de l'impact immédiat du Brexit sur le marché de l'art. Le record inattendu de l'artiste Jenny Saville pour son oeuvre Shift a nourri de nombreux applaudissements dans la salle des ventes de New Bond Street.

La toile de Jenny Saville, “Shift” (1966-67), vendue 9 millions de dollars le 28 juin chez Sotheby's 2016 Image: Courtesy of Sotheby's La toile de Jenny Saville, “Shift” (1966-67), vendue 9 millions de dollars le 28 juin chez Sotheby's 2016
Image: Courtesy of Sotheby's

Les enchères londoniennes de la semaine ont donc apaisé l'atmosphère et rassuré -dans un premier temps dans tous les cas- les maisons de vente et autres acteurs du marché.

Les salons d'art qui ont lieu cette semaine à Londres seront un autre test important. Masterpiece, première foire d'ampleur à avoir lieu après le vote en faveur du Brexit, sera déterminante. Au vernissage d'ouverture qui avait lieu le 29 juin, les allées bondées du Royal Hospital Chelsea semblaient pressentir que, cette année encore, le public serait au rendez-vous.

Et à long terme, quelles conséquences? 

Si l'impact immédiat semble positif sur le marché de l'art, il est plus difficile de juger ce qui se passera à long terme.

Aujourd'hui, la principale angoisse qui entoure le Brexit concerne la baisse du nombre d’œuvres d’art proposées sur le marché britannique du fait de la dévaluation de la livre sterling. Une fois les enchères de juin et juillet passées, les vendeurs risquent de deserter le sol anglais et l'offre pourrait vite se tarir.

Dessin de Marian Kamensky, Cage, 2016 Dessin de Marian Kamensky, Cage, 2016

“Personne ne va vouloir vendre au Royaume-Uni, avec la livre si faible" a commenté J. Tomilson Hill, collectionneur d'art et vice-président de Blackstone Group. “L'offre va s'essouffler, en particulier sur le marché de l'art ancien" analyse-t-il.

Beaucoup de choses dépendent aussi des conditions dans lesquelles la sortie de l'UE sera négociée et des nouvelle réglementations mises en place entre le Royaume-Uni et le reste de la zone. Les lots importés de l’Union Européenne seront-ils l’objet de taxes qui pourraient dissuader les vendeurs et acheteurs ?

Les drapeaux du Royaume-Uni et de l'Union Européenne apposés le 17 mars dernier à Knutsford, Angleterre Photo: Christopher Furlong/Getty Images. Les drapeaux du Royaume-Uni et de l'Union Européenne apposés le 17 mars dernier à Knutsford, Angleterre
Photo: Christopher Furlong/Getty Images.

Par exemple, si les britanniques décident d’inclure les objets d’art dans la TVA à l’importation (établie à 5 %), cela pourrait avoir de fortes conséquences sur les ventes d'art. Aujourd'hui, de nombreuses oeuvres vendues au Royaume-Uni proviennent des pays européens, et souvent de la France. Ces changements de fiscalité pourraient bien pousser les vendeurs à relocaliser leurs ventes à Paris.

Michel Santi, économiste, est particulièrement pessimiste: "Inévitablement, les impôts et les taxes seront majorés, contraignant ainsi les collectionneurs d'art importants à quitter la Grande Bretagne afin de ne pas être pris dans cette tempête fiscale. Du coup, la Grande Bretagne subira une saignée d'œuvres d'art y trouvant actuellement refuge, accentuée par un départ de certains trésors depuis même les musées nationaux qui en seraient réduits à faire payer leurs visiteurs pour assumer leurs coûts grandissants."

L'art, une valeur sûre en période d'incertitude économique

La galeriste londonienne Pilar Ordovas, fondatrice d'Ordovas Gallery, reste cependant optimiste face à l'incertitude ambiante: "Le marché de l'art est international, et même s'il y aura une période d'incertitude, les collectionneurs continueront à collectionner."

Il est vrai que si l'on regarde en arrière, en 1991 ou en 2008 avec la faillite de Lehman Brothers, le secteur de l'art est toujours sorti indemne des crises économiques. Quand le secteur financier est dans la tourmente, l’art s'est au contraire toujours révélé comme une valeur sûre et stable.

"Rhein II" du photographe Andreas Gursky © JOERG KOCH / DDP / AFP "Rhein II" du photographe Andreas Gursky
© JOERG KOCH / DDP / AFP

Pontus Silfverstolpe, est optimiste quant à la stabilité du secteur: "La plupart des grands collectionneurs d'art sont internationaux, ils ne viennent pas du Royaume-Uni. Avec le pound si faible, ils vont voir le sol anglais comme une terre attractive et soutenir le marché."

Paris bien placé pour profiter du Brexit?

A terme, cela pourrait même être bénéfique au marché de l'art français: "Le risque du Brexit est lié à l'offre. Je suppose que de plus en plus de gens voudront vendre à New York et peut-être même à Paris. Serait-ce pour la France une petite renaissance?" s'interroge Pontus Silfverstolpe.

Dans le domaine de l’art classique mais aussi moderne et contemporain, Paris occupe en effet une place privilégiée. "En réalité, la France a tout à gagner du Brexit, et pas seulement pour retrouver sa place jadis prépondérante sur le marché de l'art européen." ajoute Michel Santi. "A condition qu'elle le fasse avec tact et sans triomphalisme." 

Credit Photo: 113416204 Argus/Fotolia Credit Photo: 113416204 Argus/Fotolia

Dans l’immédiat, place au calme donc. Les changements résultant du Brexit ne se feront pas sentir avant plusieurs mois, voire plusieurs années pour les plus optimistes d'entre nous. Et quand viendra le temps du changement, les acteurs du marché semblent prêts à affronter l'inconnu.

"Une fois que le processus politique deviendra plus clair, nous alignerons nos activités et opérations avec le nouveau cadre législatif" a commenté Catherine Mansons de chez Christie's. "Nous sommes habitués à nous adapter aux questions politiques, juridiques et culturelles qui changent constamment. Nos années d'expérience nous ont montré que les collectionneurs continueront à collectionner". L'avenir nous le dira...

Fleur Giros

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