Le bâtiment, conçu par l’architecte Kume Sekkei, est achevé depuis 2014. Mais Yayoi Kusama, 88 ans, était délibérément restée silencieuse à son sujet. En février dernier, quand le Washington Post lui demanda quel était le point culminant de sa carrière, l'artiste répondit: "Il doit encore advenir, je le créerai bientôt". Effectivement, en août, tombait enfin la nouvelle: la dame aux pois aura son propre musée. Le site internet a été mis en ligne dans la foulée et la billetterie pour l'exposition inaugurale a ouvert fin août.  Nous y voilà. Dans une semaine, l'institution ouvrira ses portes.

photo by Masahiro Tsuchido ©YAYOI KUSAMA photo by Masahiro Tsuchido ©YAYOI KUSAMA

Le musée s'étendra sur cinq étages. Le premier sera pour l'accueil et la boutique, les deuxième et troisième seront consacrés aux œuvres de l'artiste, le quatrième abritera les fameuses "Infinity rooms" et le dernier accueillera une salle de lecture où pourront être consultées les archives.

Infnity Room, Yayoi Kusama, Los Angeles Infnity Room, Yayoi Kusama, Los Angeles

Tensei Tatebata, président de l’Université d’Art Tama et directeur du Musée d’Art Moderne de Saitama, dirigera le musée. Le musée présentera une collection permanente et proposera deux expositions temporaires au cours de l'année. La toute première, visible du 1er octobre au 25 février 2018, présentera les œuvres de la dernière série achevée par l'artiste, intitulée "Mon âme éternelle".

I who have arrived in the universe, 2013 ©YAYOI KUSAMA I who have arrived in the universe, 2013 ©YAYOI KUSAMA. Série Eternal Souls

Yayoi Kusama est née en 1929 à Matsumoto (préfecture de Nagana, Japon), dans une famille empreinte d'une culture traditionnelle japonaise encore trop patriarcale pour que ses parents puissent comprendre le désir de peindre d'une jeune fille. Désir qui devint vite une nécessité: l'Art a toujours été le seul moyen pour Kusama d'apaiser ses angoisses, d'échapper à ce monde qui l'étouffait. L'Art, le beau, le grand, dont Kusama a excellé dans plusieurs domaines: peinture, sculpture, performances, littérature.

Yayoi Kusama debout dans son installation Phalli's Field, 1965 Yayoi Kusama debout dans son installation Phalli's Field, 1965. On retrouve énormément de formes phalliques dans la première partie de carrière de Kusama.

En 1957, Kusama part pour les États-Unis, où elle restera seize ans. Incroyablement prolifique, elle est dès le début des années soixante sur le devant de la scène artistique avant-gardiste. De la seule peinture, elle passa rapidement aux happenings et à la performance. Avant-gardistes, provocantes, ses manifestations ont parfois été interrompues par la police !

Une des plus osées est certainement Narcissus Garden, qu'elle installa devant le pavillon qui accueillait la Biennale de Venise de 1966, à laquelle elle n'était officiellement pas conviée. Grâce au soutien financier de Lucio Fontana, elle confectionna mille cinq cents sphères argentées, qui renvoyaient une image déformée du curieux, devenu narcissique, qui osait y plonger son regard. Se confronter à son ego, voilà ce qu'offre Kusama.

Narcissus Garden, 1966 Narcissus Garden, 1966

Kusama rentre au Japon en 1973 et, depuis plus de quarante ans, vit volontairement dans l'hôpital psychiatrique Seiwa, à Tokyo. "Je vis dans un hôpital psychiatrique pour ajouter à mon art et non pour le limiter" avait-elle confié à l'Express lorsque Louis Vuitton a sorti une collection ornée des motifs de l'artiste japonaise. Ces dernières années, les expositions sur Kusama se sont faites très nombreuses. La public français est devenu familier de l'artiste japonaise en 2011, lorsque le Centre Pompidou lui offrit une retrospective.

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Kusama écrit dans son autobiographie qu'elle fait de "l’art psychosomatique". La création artistique est assurément sa catharsis: reproduire à l'infini ce qui la hante lui permet de s'en libérer. Ainsi, ses œuvres sont une succession de motifs identiques et, parmi ces motifs, elle a fait des pois sa signature. Des pois, encore et encore, toujours des pois. Kusama est obsédée par la répétition à outrance: elle transpose dans son art son rapport à l'espace, à l'infini.

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"Un jour, après avoir vu, sur la table, la nappe au motif de fleurettes rouges, j'ai porté mon regard vers le plafond. Là, partout, sur la surface de la vitre comme sur celle de la poutre, s'étendaient les formes des fleurettes rouges. Toute la pièce, tout mon corps, tout l'univers en étaient pleins" a-t-elle raconté en 2011 au Journal des Arts.

Les pois illustrent chez Kusama la peur de "l'oblitération de l’individualité", cet effacement du Moi dans l'immensité de l'univers. Un être n'est guère plus qu'un pois au milieu des milliards d'autres pois, et il ne devient guère plus qu'une infime particule si l'on le projette dans l'univers... c'est une angoisse très pascalienne qui sous-tend l'art de Kusama. En multipliant ces pois, et en se mettant en scène au milieu d'eux, l'artiste a trouvé son moyen d'exister, de survivre. Comme si, très paradoxalement, le seul moyen d'exister dans l'univers était de s'y fondre, de ne faire qu'un avec lui.

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La place de l'individu dans l'infini, et surtout sa propre place (ses happenings new-yorkais en sont la preuve parfaite), sont le fil rouge de l'œuvre de Kusama. L'historien de l'art Jody Cutler estime que l'œuvre de Kusama propose "un dialogue avec cet état psychologique que l'on nomme narcissisme". "Le narcissisme est à la fois le sujet et la cause de l'art de Kusama" poursuit-il.

La consécration pour un artiste est d'avoir une Œuvre qui le dépasse, et donc qui dépasse les limites de la nature: l'artiste meurt, mais son Œuvre est éternelle. Et quels sont les temples qui offrent l'éternité à une Œuvre ? Les musées bien sûr. Kusama est déjà depuis longtemps un grand nom de l'Histoire de l'Art, il est évident que ses œuvres seront admirées dans les musées à travers le monde pour les siècles à venir.

Mais en ouvrant son propre musée, peut-être a-t-elle voulu accélérer le processus, et s'en assurer, de son vivant. Avoir une place dans l'univers, devenir un mythe avant même que la patine du temps ne sacralise son Œuvre... Les propos de Jody Cutler prennent sens, et le musée est finalement une œuvre en soi.

C'est d'ailleurs pour cette raison qu'il faut s'envoler pour Tokyo dès que vous en aurez l'occasion !

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