Ces quelques lignes pourraient signer le début d'une fiction, elles me sont spontanément venues à l'esprit en observant les incursions de plus en plus fréquentes des stars de l'Entertainment musical dans l'univers plus feutré des musées et galeries d'art contemporain. Il y eut la mode des chanteuses-actrices, il y a maintenant celle des chanteurs(es)-plasticiens. Faut-il s'en réjouir?

Des réussites inégales

À l'évidence pour certains, le choix d'exposer l'univers artistique d'une pop star et de jeter un pont entre l'art dit populaire et un art plus classique est très discutable. La preuve en est donnée par la récente exposition Björk au MoMA de New-York.

Le choix de mettre en valeur l'univers artistique de la chanteuse islandaise n'est pas critiquable, Björk ayant collaboré avec des artistes contemporains, dont son ex-mari Matthew Barney, le cinéaste Michel Gondry, ou encore le vidéo-plasticien Christopher Cunningham.

Cependant, l'exposition a été très critiquée pour s'être contentée de mettre en valeur les différentes époques artistiques de Björk, à travers ses costumes et accessoires, mais sans instiller une véritable réflexion autour du travail créatif du personnage. En résumé, un show-room dédié à la chanteuse, certains ont même employé le terme d' «espèce de musée Grévin» dédié à Björk, mais dépourvu d'ambition intellectuelle.

Bjork, Vulnicura Courtesy MoMA, NYC Bjork, Vulnicura
Courtesy MoMA, NYC

Un point de vue partagé par Jason Farago du Guardian en Angleterre : «Ce n'est pas une expo d'objets comme celles consacrées par le Victoria & Albert Museum à Kylie Minogue ou David Bowie. Mais ce n'est pas non plus une 'rétrospective de milieu de carrière' comme promis par le MoMA, et tout effort pour accorder à la musique la même considération qu'à la peinture ou la sculpture manque à l'appel. Le résultat est un fourre-tout : il emprunte à diverses formes – panthéon du rock'n'roll, laboratoire scientifique, expériences synesthésiques, musée de cire à la Madame Tussaud. Quel est le but visé ? J'ai passé des heures dans l'expo, d'autres encore à consulter le catalogue, mais je n'ai toujours pas trouvé la réponse».

On ne peut donc pas parler d'échec personnel de l'artiste. La faute à l'institution muséale qui n'a pas su recontextualiser l'œuvre de Björk. Aurait-elle dû accepter la proposition du MoMA?

Pour autant, les artistes musicaux n'hésitent plus à franchir le rubicon. Pharrell Williams, auteur-compositeur de tubes mondiaux, interprète, rappeur, producteur et styliste américain, a décidé l'année dernière d'endosser une nouvelle casquette très ambitieuse. Pour la promotion de son album « G I R L », sorti au printemps 2014, il est devenu commissaire d'une exposition dédiée à la femme à la Galerie Perrotin.

Pharrell Williams, commissaire de l'exposition GIRL à la Galerie Perrotin, le 26 mai 2014  Courtesy Fred Dufour AFP Pharrell Williams, commissaire de l'exposition GIRL à la Galerie Perrotin, le 26 mai 2014
Courtesy Fred Dufour AFP

Le résultat au final a paru décevant pour beaucoup de professionnels. On évoque plus un coup de pub marketing pour le galeriste et la star qui ont réuni un parterre de VIP très sélect pour le vernissage. En revanche, le propos de l'exposition est resté assez flou, le point précisément sur lequel on attendait la synergie Perrotin/Williams. Pourtant, on ne peut pas reprocher au galeriste parisien d'avoir voulu surfer sur un «effet star» puisqu'en 2008, l'artiste avait déjà créé pour la galerie une série de chaises originales aux surfaces lisses et aux couleurs brillantes, très dans l'esprit pop. Bref, on est plus convaincu par le talent de styliste de Pharrell Williams que par celui de commissaire d'exposition. Un costume professionnel trop large à endosser pour la star?

En 2013, le rappeur Jay Z a tenté de façon audacieuse une incursion dans l'art contemporain. Parce qu'il semble s'être approprié les codes de ce milieu, en revisitant à sa façon les liens entre la musique et la performance artistique, sa tentative est plus convaincante.

C'est ainsi que le 10 juillet 2013, dans la galerie new-yorkaise PACE, l'artiste s'est livré à une performance de flow vocal pendant 6 heures d'affilée avec pour fil conducteur sa chanson Picasso Baby, qui figure sur l'album Magna Carta... Holy Grail.

Jay Z connaît ses classiques. À la rencontre de son public, le rappeur rend hommage à une performance de Marina Abramovic: The Artist is Present, réalisée en 2010 au MoMA. Pendant 3 mois, à chaque jour d'ouverture du musée, l'artiste est restée quotidiennement assise sept heures et demie sans manger, boire ou se lever. Face à elle, le public se relaie pour un échange, les yeux dans les yeux, en silence...

La Factory d'Andy Warhol: le modèle ultime?

Le risque pour un artiste de s'engager dans un registre où on ne l'attend pas forcément, est proportionnel à l'attente qu'il soulève auprès de son public. À l'image de Jay Z, on attend que l'artiste donne quelque chose de tangible et palpable à vivre.

La dernière grande aventure en la matière fut peut-être la collaboration entre le groupe de rock The Velvet Underground et l'artiste américain Andy Warhol. À la fin des années 60, Warhol produit et crée dans un endroit appelé La Factory. Des artistes photographes comme Billy Linich et Nat Finckelstein, l'actrice Edie Sedgwick, le danseur Gérard Malanga fréquentent la Factory, devenu un endroit de production ouvert à tous les moyens d'expression. En ce sens, le lieu réalise l'une des ambitions de Warhol: réaliser une œuvre d'art totale (Total Work Of Art décrit par Richard Wagner) qui emprunte à tous les médias: musique bien sûr, mais aussi l'écriture, la vidéo, la danse, la photographie, la peinture, le happening. Dans cette ruche créative, Warhol va mettre en scène la musique intrigante du Velvet Underground, dans une performance multimédia intitulée «Exploding Plastic Inevitable».

Andy Warhol redéfinit l'image du Velvet Underground. Plus qu'un simple producteur, il apporte au groupe une dimension pop en dessinant la fameuse pochette du premier album en 1967.

Velvet-Undergound

C'est lui aussi qui pousse le groupe à intégrer le mannequin Nico, qui apporte une touche mystérieuse dans le phrasé et le chant, un contre-point à la voix de Lou Reed. Pour autant, Andy Warhol ne tire pas toutes les ficelles. II a face à lui des artistes brillants. John Cale, multi-instrumentiste sur les 2 premiers albums du groupe apporte sa vision très contemporaine de la musique: boucles répétitives, dissonances. Formé à la musique classique, Cale a d'abord rencontré John Cage qui l'initie à la musique expérimentale. II fera ensuite partie de la formation musicale The Dream Syndicate (Le Syndicat du Rêve), une formation musicale du milieu des années 1960, centrée sur la musique expérimentale et minimaliste, incluant notamment La Monte Young qui collaborera avec des artistes du mouvement Fluxus. Entre Warhol et le groupe, il s'agit donc plus d'une collaboration, chacun se nourrissant des élans créatifs de l'autre.

Le Velvet Underground a construit une partie de son identité et de sa légende autour du processus créatif de la Factory. Une expérience unique de musiciens dans un contexte bien particulier, propice à la combinaison de différents médias d'expression artistiques. Certains musiciens tentent l'aventure, franchissant les frontières de leur zone de confort habituelle, avec des réussites diverses. On peut regretter que bien souvent, cette tentation soit motivée par des considérations plus marketing qu'artistiques.

Qui seront les nouveaux pygmalions de cette aventure? Des institutions culturelles au projet ambitieux? De nouveaux «Warhol»? On attend ces propositions avec impatience...

Sources : blogs.lesechos.fr, theguardian.com/uk/culture, perrotin.com, travauxandywarhol.wordpress.com

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