Hilma af Klint dans son atelier à Hamngatan, Stockhom, vers 1895. 
© Fondation Hilma af Klint, Photo : Moderna Museet, Stockholm

Hilma af Klint (1862-1944) était pourtant pionnière de l’art abstrait, et fait aujourd’hui partie des artistes les plus respectés de la Suède.

Enfance

Klint naît le 26 octobre 1862 au château de Karlberg à Solna, près de Stockholm. Elle est la quatrième enfant d’une fratrie de cinq, et grandit dans une famille comptant plusieurs générations d’officiers de la marine. La famille passait les étés dans des maisons secondaires situées sur l’Ile Adelsö, sur le lac Mälaren, non loin de Stockholm. Cet univers idyllique, au contact de la nature, a profondément marqué l’artiste, qui s’en inspire plus tard dans sa pratique artistique.

HaK1201 , non daté. 24x36cm, huile sur toile. ©Fondation Hilma af Klint, Photo : Moderna Museet, Stockholm

Études (1882-1887)

Déjà très jeune, Hilma af Klint fait preuve de réels talents pour l’art. Suite à des études à l’École Technique de Stockholm (aujourd’hui appelée Konstfack), elle est admise à l’Académie des Beaux-Arts de Stockholm alors qu’elle n’a que vingt ans. Elle fait ainsi partie des premières générations de femmes à y avoir suivi un cursus. L’école avait instauré une classe dédiée spécifiquement aux étudiantes, appelée « La Section des Bonnes Femmes » (Fruntimmersavdelningen), laquelle différenciait l’éducation que les jeunes hommes et femmes recevaient au sein du même établissement. À cette époque, on considérait que les femmes ne possédaient pas de capacités novatrices, elles étaient donc formées pour devenir des assistantes copistes ou des illustratrices.

Hilma af Klint, image ©Fon Hilma af Klint, image ©Fondation Hilma af Klint

Jeunesse

Hilma af Klint termine son cursus avec de très bonnes mentions, ainsi que le privilège d’avoir un atelier d’artiste dans la « Maison des Ateliers », dont l’Académie des Beaux-Arts était propriétaire. Cette micro-institution est à l’époque considérée comme le centre névralgique du monde culturel de Stockholm. Dès 1868, le gouverneur Theodore Blanch s’installe dans le bâtiment et ouvre le célèbre Blanch’s Café, un lieu faisant également office de salon pour les artistes. L’élégant café fréquenté par de nombreux artistes artistes et musiciens devient par la suite la scène de l’opposition entre l’Académie des Beaux-Arts et l’Association des Artistes (Konstnärsförbundet).

La Maison des Ateliers, avec le Café de Blanch et le Salon de Blanch. ©Fondation Hilma af Klint, Photo : Moderna Museet, Stockholm

Une vie de devoirs et de sacrifices

Hilma af Klint bénéficie de son atelier sur Hamngatan jusqu’en 1908, avant qu’elle ne soit contrainte de déménager pour prendre soin de sa mère, devenue aveugle. Suite à une déception amoureuse dans sa jeunesse, Klint avait pris la décision de rester célibataire. Pendant 12 ans, elle renonce à son autonomie afin de s’occuper de sa mère malade.

Elle consacre sa vie à la création et à la recherche spirituelle. Elle gagne sa vie en tant que portraitiste et peintre naturaliste, et prend part à plusieurs expositions, notamment au Salon de Blanch et à l’Exposition Balte à Malmö en 1914.

À partir de 1906, l’artiste ne peint quasiment que de l’art abstrait. Elle décide en revanche de ne rien montrer, et ne souhaite pas non plus vendre de ses toiles, qu’elle considère spirituelles, ce qui engendre plusieurs problèmes financiers.

En 1917, Klint inaugure son nouvel atelier d’artiste à Munsö, près d’Adelsö. Le studio est financé par ses amies, qui par chance l’ont soutenu économiquement pendant de nombreuses années.

Au décès de sa mère en 1920, l’artiste part vivre à Helsingborg, puis déménage à Lund en 1935, dans le Sud de la Suède. En 1944, alors âgée de plus de 80 ans, elle revient à Stockholm et habite chez sa cousine Hedvig af Klint à Djursholm. Elle décède à l’automne de cette même année, suite à un accident de la route.

HaK193, La Chasteté Humaine, Les Images de l’Autel, 1915. 46x30cm, tempéra et huile sur toile. ©Fondation Hilma af Klint, Photo : Moderna Museet, Stockholm

L’appel du spirituel

À l’instar de ses contemporains, Hilma af Klint est à la recherche d’un savoir spirituel. Déjà à l’adolescence, elle fait l’expérience de quelques séances spiritistes. Elle est membre de la Société Edelweiss pendant quelques années, comme de la Société Théosophique entre 1889 et 1915. L’artiste est aussi grandement influencée par la Fraternité Rosicrucienne (une association de chrétiens mystiques), dont les croyances et le symbolisme baignent sa pratique artistique.

À partir de la soixantaine, elle s’intéresse à l’anthroposophie et en tant que connaissance personnelle de Rudolf Steiner, depuis l’époque où il présidait la Société Théosophique, elle parvient à passer de longs moments au siège de la Société Anthroposophique Goetheanum à Dornach, en Suisse.

Hak1, Groupe 1, Chaos Primordial no 1, 1906. 53x37cm, huile sur toile. ©Fondation Hilma af Klint, Photo : Moderna Museet, Stockholm Hak1, Groupe 1, Chaos Primordial no 1, 1906. 53x37cm, huile sur toile. ©Fondation Hilma af Klint, Photo : Moderna Museet, Stockholm

« Les Cinq » (1896-1906)

En 1896, Hilma af Klint fonde avec quatre autres femmes artistes le groupe appelé « Les Cinq ». Elles se retrouvent chaque vendredi pour des réunions spirituelles, au cours desquelles elles s’essaient à l’écriture et au dessin automatique. Lors de leurs sessions, les cinq partenaires annotent dans un journal tous les messages médiumniques qu’elles reçoivent de la part des esprits, qu’elles avaient nommés « Les Grands ».

Avec le temps, Hilma af Klint se perçoit comme « l’élue » parmi les autres membres du groupe. Au bout de dix ans d’exercices ésotériques, et à l’âge de 43 ans, elle accepte une mission de la part des « Grands » : celle d’effectuer les « Peintures du Temple ». Ce travail l’occupe de 1906 à 1915, et sans en avoir avoir conscience, l’artiste s’apprête à changer sa vie.

HaK1519_s6, page 4, Dessin Automatique 1903. ©Fondation Hilma af Klint, Photo : Moderna Museet, Stockholm HaK1519_s6, page 4, Dessin Automatique 1903. ©Fondation Hilma af Klint, Photo : Moderna Museet, Stockholm

« Les Peintures du Temple » (1906-1915)

La série intitulée « Les Peintures du Temple » est composée de 193 toiles, méthodiquement organisées en de multiples séries et sous-groupes. Lorsque Hilma af Klint entame cette mission, sa peinture est soumise à une véritable révolution artistique. Sans aucune transformation progressive, l’artiste passe brusquement d’un langage plastique traditionnel à une expression non-figurative et unique en son genre. Elle se met à peindre à un rythme effréné de gigantesques tableaux aux couleurs vives et empreints de symboles.

HaK103, Groupe 4, no. 2, Les Dix plus Grands, L’Enfance, 1907. 315x234cm, tempéra sur papier, tendu sur toile. ©Fondation Hilma af Klint, Photo : Moderna Museet, Stockholm HaK103, Groupe 4, no. 2, Les Dix plus Grands, L’Enfance, 1907. 315x234cm, tempéra sur papier, tendu sur toile. ©Fondation Hilma af Klint, Photo : Moderna Museet, Stockholm

Le fondement de l’art abstrait

Rien n’indique que Hilma af Klint aurait pris part, ou aurait même eu connaissance des théories sur l’art abstrait développées par les artistes contemporains d’Europe. Néanmoins, son intérêt pour le spirituel était partagé par nombre d’autres pionniers de l’abstrait, comme Vassily Kandinsky, Kasimir Malevitch, Piet Mondrian ou František Kupka. Tout comme elle, ils puisent leur inspiration dans la théosophie et le spiritualisme, chacun à sa manière essaie de développer une expression artistique transgressant le monde physique.

HaK187, Groupe 10, Les Images de l’Autel no. 1, 1907. 185x152cm, huile et feuilles métalliques sur toile. ©Fondation Hilma af Klint, Photo : Moderna Museet, Stockholm HaK187, Groupe 10, Les Images de l’Autel no. 1, 1907. 185x152cm, huile et feuilles métalliques sur toile. ©Fondation Hilma af Klint, Photo : Moderna Museet, Stockholm

Approfondissements (1916-1920)

Lorsque la mission des « Peintures du Temple » arrive à terme, l’artiste cesse de recevoir des directives de la part « des Grands ». Elle continue cependant d’exprimer la dimension spirituelle à travers son œuvre. À partir de sujets issus du monde végétal ou animal, de structures et de matériaux, elle tente de représenter leurs essences ésotériques sous forme de symboles graphiques. Ces tableaux sont moins imposants que les œuvres précédentes et les techniques utilisées témoignent d’une grande capacité de mutation de la part de la plasticienne.

Hilma af Klint est persuadée que la réalité ne se cantonne pas au monde physique, elle considère qu’il existe un monde parallèle que son art a pour but de révéler. Afin de mieux appréhender sa propre peinture, elle approfondit ses connaissances en art, en philosophie et en théologie.

HaK469, No. 2a, Le Point de vue actuel des Mahatmas, Série II, 1920. 36,5x27cm, huile sur toile. ©Fondation Hilma af Klint, Photo : Moderna Museet, Stockholm HaK469, No. 2a, Le Point de vue actuel des Mahatmas, Série II, 1920. 36,5x27cm, huile sur toile. ©Fondation Hilma af Klint, Photo : Moderna Museet, Stockholm

Les années 1921-1941

En 1921, Hilma af Klint étudie le « Traité des Couleurs » de Goethe, que Rudolf Steiner avait re-rédigé au préalable. Aucune peinture de l’artiste n’est officiellement connue au cours de l’année 1921, mais c’est au cours de la suivante, en 1922, qu’elle commence à réaliser des aquarelles sur papier mouillé. Cette technique est principalement inspirée par la création anthroposophique, mais Klint développe un style bien à elle, entre autres par l’application de la couleur noire, non autorisée dans l’art anthroposophique.

HaK717a, Série d’Aquarelles de Dornach, 1924. 40x50cm, aquarelle sur papier. ©Fondation Hilma af Klint, Photo : Moderna Museet, Stockholm HaK717a, Série d’Aquarelles de Dornach, 1924. 40x50cm, aquarelle sur papier. ©Fondation Hilma af Klint, Photo : Moderna Museet, Stockholm

Postlude

Hilma af Klint était persuadée que son art allait véritablement influencer la conscience des gens, et, par extension, la société toute entière. Elle considère néanmoins que ses contemporains de l’époque ne sont pas encore prêts pour l’appréhender, et souhaite que son art ne soit dévoilé au public que 20 ans après sa mort.

Il faudra attendre plus de 40 ans avant que ses peintures ne soient exposées, lors de ”The Spiritual in Art – Abstract Paintings 1890 – 1985”, en 1986 au Los Angeles County Museum of Art. Sa reconnaissance est immédiate et internationale, et l’artiste est exposée dans de nombreux musées en Europe, aux Etats-Unis, et en Amérique Latine. En 2013, Moderna Museet à Stockholm a tenu la plus grande exposition rétrospective à cette date, avec environ 230 œuvres.

Hilma af Klint a laissé derrière elle plus de 1 200 peintures abstraites, ainsi que 124 carnets de notes. La Fondation Hilma af Klint est aujourd’hui propriétaire et gestionnaire de cet héritage.

HILMA AF KLINT. HaK537. Series VIII. Picture of the Starting Point (1920). Imagen vía: © The Hilma af Klint Foundation HILMA AF KLINT. HaK537. Series VIII. Picture of the Starting Point (1920). Imagen vía: © The Hilma af Klint Foundation

Texte Hedvig Ersman, Fondation Hilma af Klint.

Commentaires