Plus de vingt pays sont représentés sous les pavillons, qui s’étirent de l’esplanade des Invalides jusqu’aux abords du Grand Palais, en passant par les quais sur les deux rives. Plus de 4 000 personnes participent à son inauguration et l’Expo, plusieurs fois reportée, rencontre un réel succès public, voire politique. Pour autant, on lui reprochera plus tard sa déconnexion de la vraie vie et du nouvel ordre social, avec lesquels les exposants avant-gardistes, restés cette année-là au second plan, étaient bien plus en phase.

Vue de l’Exposition internationale des Arts décoratifs et industriels modernes, image © MAD Paris Vue de l’Exposition internationale des Arts décoratifs et industriels modernes, image © MAD Paris

Le vent ébouriffant des Années folles souffle sur Paris au printemps 1925, alors qu’en grande pompe, on inaugure l’Exposition internationale des Arts décoratifs et industriels modernes, installée entre les Invalides et les alentours des Grand et Petit Palais. Avides de nouvelles nouveautés, pas moins de 4 000 invités se pressent sous les pavillons des vingt-et-une nations représentées, en majorité européennes, dont la singulière Union des républiques socialistes soviétiques, fraîchement constituée. L’Allemagne, « saignée » par le Traité de Versailles, est absente pour raisons tant économiques que politiques. Chine, Japon et Turquie apportent une petite note d’Asie, tandis que l’Afrique pointe un peu sa corne et, plus largement, une grande oreille occidentale à travers les colonies françaises.

Il faut dire que cela fait longtemps qu’on l’attend, cette exposition internationale parisienne. Depuis l’Expo de Turin en 1902, les Italiens ont la mainmise sur les arts décoratifs et ont enfoncé le clou à Milan en 1906, puis à Rome et à Turin au début des années 1910. Depuis sa création, en 1901, la Société des artistes décorateurs français est sur les rangs et ronge son frein. Elle a fait sien le cahier des charges des organisateurs transalpins, lequel stipule que seuls « les ouvrages originaux qui montreront une tendance bien marquée au renouvellement esthétique » doivent être acceptés, excluant « les imitations d’anciens styles et les productions industrielles dénuées d’inspiration » de son rayon d’activité, de ses salons et futures expositions.

Affiche, image via LaGazetteDarkham.com Affiche, image via LaGazetteDarkham.com

En 1911, après plusieurs demandes et rapports pour l’organisation d’une exposition d’art décoratif moderne en France, elle lance un nouvel appel au gouvernement, conjointement avec l’Union centrale des Arts décoratifs et la Société d’encouragement à l’art et à l’industrie, pour que la prochaine manifestation ait lieu à Paris en 1915. Initialement programmée cette année-là, elle est repoussée à 1916, puis ajournée pour cause de Grande Guerre, reprogrammée en 1922, puis en 1924, et finalement fixée du 28 avril au 30 novembre 1925.

Compétition feutrée, à l’instar des précédentes, entre les nations modernes et industrielles, l’Exposition parisienne de 1925 va surtout opposer deux mouvements distincts et difficilement conciliables : le style Art déco d’un côté et l’avant-garde internationale de l’autre. Né avant la Première Guerre mondiale en réaction à l’Art nouveau et ses formes organiques, l’Art déco tend à revenir à un ordre plus classique tant en architecture qu’en décoration ou mobilier, alors largement inspirés par la géométrie cubiste et la symétrie de la Sécession viennoise.

Jean Elisée Puiforcat, légumier, présenté à l'Expo de 1925, image © ADAGP
Jean Elisée Puiforcat, légumier, présenté à l'Expo de 1925, image © ADAGP

Quoique rationnelle, elle aussi, l’avant-garde se distingue de cet esprit dominant par une approche plus sociale et plus fonctionnelle des arts décoratifs et industriels, une forme de dépouillement, inspirée par le Bauhaus allemand, qui s’épanouira davantage à la fin des années 1920 et surtout après la Seconde Guerre mondiale avec le développement aux États-Unis de nouvelles techniques de construction permises par le béton, l’acier et le verre.

Vase présenté dans la Boutique des céramiques et verreries de Jean Luce, image © MAD
Vase présenté dans la Boutique des céramiques et verreries de Jean Luce, image © MAD

Mais, pour l’heure, ce style international doit s’effacer et laisser toute la place ou presque à l’Art déco triomphant. Celui-ci s’exprime sans retenue dans les pavillons des grands magasins aux formes audacieuses, où l’on expose les dernières tendances en matière de mobilier et de design, mais également au pavillon du collectionneur, imaginé par l’architecte Pierre Patout et décoré par Jacques-Emile Rulhmann, dans un souci d’élégance et de cohérence d’ensemble plébiscité par le public. Le pavillon du tourisme en forme de campanile, signé Robert Mallet-Stevens, se taille aussi un franc succès, à l’instar de la représentation autrichienne de Josef Hoffmann et des pavillons tchèque ou scandinaves qui annoncent le style Art déco plus géométrique qui entrera en vigueur à la veille du deuxième conflit mondial 

Grand salon du Pavillon du collectionneur de Pierre Patout, composé par Jacques-Emile Rulhmann et Alfred Porteneuve, image © MAD
Grand salon du Pavillon du collectionneur de Pierre Patout, composé par Jacques-Emile Rulhmann et Alfred Porteneuve, image © MAD

Réalisé par la Société des artistes décorateurs, le pavillon baptisée « une ambassade française » fait également la part belle au mobilier de Ruhlmann et aux talents d’agenceur de Mallet-Stevens, mais aussi à Georges Chevalier, André Groult et Pierre Chareau, dont le bureau-bibliothèque conçu spécialement pour l’exposition sera ensuite reconstitué au Musée des arts décoratifs, où il est exposé aujourd’hui encore. Le pavillon de Bordeaux, aménagé par l’architecte local Pierre Ferret – à qui les Bordelais doivent aussi la maison Frugès – dans l’une des quatre tours construites par Charles Plumet pour exposer les vins français, est également l’un des plus courus de la manifestation de 1925.

Pavillon d’Une ambassade française, réalisée par la Société des artistes décorateurs, image © MAD
Pavillon d’Une ambassade française, réalisée par la Société des artistes décorateurs, image © MAD

Entre Invalides et Grand Palais, l’avant-garde est surtout à rechercher, outre chez Mallet-Stevens, du côté du pavillon de l’URSS, dessiné par Constantin Melnikov, rompu dès 1922 à l’habitat ouvrier, et de celui de l’Esprit nouveau de Le Corbusier, qui ne parle pas de mobilier mais d’équipement, et ne tolère d’autre décor que les œuvres d’art de Léger, Ozenfant et Picasso… Dans la même veine, le projet de Theo van Doesburg et du mouvement De Stijl pour le pavillon hollandais a, quant à lui, été retoqué…

Intérieur du Pavilllon de l'Esprit Nouveau, architecture par Le Corbusier et Pierre Jeanneret, image © MAD
Intérieur du Pavilllon de l'Esprit Nouveau, architecture par Le Corbusier et Pierre Jeanneret, image © MAD

Grande vitrine des industries du luxe, notamment françaises, l’Exposition internationale des arts décoratifs et industriels modernes de 1925 est couronnée de succès et va largement contribuer à l’expansion du style Art déco un peu partout dans le monde. Même si, cette année-là, les pavillons avant-gardistes contenaient sans doute déjà en germe les éléments fondateurs des plus grandes révolutions architecturales du XXe siècle.

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